dimanche 7 mars 2010

Lettre à une amie du Liban



A une amie libanaise qui se plaignait des conditions de vie au Liban et hésitait à revenir en France, j'écrivis le mail ci-dessous. Sachant qu'elle gagnait plutôt bien sa vie comme journaliste dans un magazine féminin qui l'envoyait souvent à l'étranger pour des reportages, qu'elle se payait un voyage en Europe chaque année et au moins deux dans le monde (Amérique du Sud, Asie Madagascar, elle a parcouru toute la planète), je fis ce tableau un peu noirci de la situation française dans l'idée d'éroder ses illusions : 


Voici un petit "tableau parisien" pour t'aider à réfléchir...



A Paris, le coût de la vie donne envie d'aller voir ailleurs si l'herbe est plus tendre. Il m'est arrivé d'envier certains pays pauvres où, si on a un boulot, on peut, peu ou prou se loger dans un joli coin et fonder une famille. 
Ici, c'est un défi matériel si tu n'es pas fonctionnaire... et encore, au moins cadre A. J'ai un ami dentiste en Slovaquie et qui joue sur tous les tableaux : ses honoraires occidentaux, sa clientèle internationale, et le coût de la vie local. A 33 ans, il a 3 enfants et une baraque de milliardaire toute équipée! Impossible en France... Cet ami fait partie de la nouvelle classe riche qui dominera la Slovaquie capitaliste de demain.

Mais le plus grave, je trouve, c'est le sentiment, peut-être très parisien, que l'argent mène le monde, qu'il inspire seul le respect, qu'il vampirise toutes les valeurs. Bien sûr, chacun désapprouve mais tous acceptent, tant c'est dans l'air comme une pollution! Ca vient d'en haut! Ce qui est pervers dans cette époque, c'est qu'on ne peut pas parler de pauvreté et de crise comme en 29 : non, on a des vêtements sur le dos, un toit sur la tête et même une télé devant les yeux. Mais le plus vache, c'est qu'on n'est souvent jamais assez riche pour l'essentiel : la baraque chouette (un Samsuffit), la bagnole (une 4l blanche), la vraie vie et les projets. Même si par ailleurs on voyage et on achète des tas de CD! En province, l'immobilier grimpe aussitôt qu'il y a du travail.

Pareil en Europe d'ailleurs : Dublin qui connaît un développement incroyable est devenue plus chère que Londres! Cercle vicieux qui maintient des tas de gens dans une médiocrité inextricable.

Je connais un mec qui gagne sa vie dans une boîte d'édition à Paris et qui rentre à Meaux tous les soirs (3 h de trajet A/R). Il est célibataire, Meaux est une ville mochissime où il ne se passe rien (pardon aux meldois). Il redoute les week-ends tellement il est sûr de s'emmerder. Il a une collection de DVD impressionnante qu'il visionne tout seul avec son home cinéma à 10 000 balles. Ce type jouit sans doute d'un confort matériel plus que suffisant, mais je sens que sa misère morale est infinie. Certaines convenances l'empêchent sûrement de péter les plombs ou de ruer dans les brancards mais à sa place, je sortirais nu comme un ver et sur la place de la mairie, je ferais une montagne de mes DVD et matériel vidéo, je l'escaladerais en prenant la pose du Penseur de Rodin et je viderais consciencieusement mes intestins par dessus. L
a télévision dans sa grande perversité multiplie les signes illusoires de convivialité et de proximité. Chacun a un avis sur telle ou telle vedette de cinéma, sur la dernière frasque d'un animateur-vedette. Avis qui ne repose sur rien, sur ce qu'on a bien voulu nous dire, mais on parle de ces personnes comme si on les connaissait : elles font partie de nos vies, bien que ce soient des fantômes, elles remplacent chez beaucoup de gens (quand on analyse leur discours) l'entourage inexistant. Le fait même d'être scandalisé par ce qu'a dit untel semble éloigner leur solitude. Je crois qu'il y a des milliers de gens comme cet homme de Meaux.

J'ai l'impression que ce qui écrase, c'est autant la pauvreté que le sentiment de pauvreté. Il y a de vrais nécessiteux en France, je te rassure.

Mais pour beaucoup, si on compare précisément ce qu'ils consomment, leur santé, leur alimentation, leurs conditions de vie matérielles (litres de Ketchup/an) avec celle d'un paysan ou d'un ouvrier il y a 30 ou 50 ans, il est évident qu'ils sont bien mieux lotis. Mais peut-être aussi plus malheureux. L'augmentation du pouvoir d'achat n'est pas tout. Etrange.

Ce serait difficile à expliquer (il y a peut-être des bouquins), mais je me demande s'il y a des époques heureuses et d'autres malheureuses ; c'est à dire s'il y a un sentiment collectif du bonheur (ou du malheur) qui détermine en partie le sentiment individuel. En un mot : on vit dans une époque de merde ou c'est moi? J'aimerais connaître la réponse.

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