dimanche 14 juin 2009

De l’eau de rose à l’eau de cuisson


Les Âmes grises, Philippe Claudel, Le Livre de Poche 2006
Les Âmes grises de Philippe Claudel est un bouquin tout gris, qui se lit et se lit bien.
Il m'arrive parfois de m'interroger sur la raison d'être d'un roman. Pourquoi ce sentiment étrange, ce vertige, avec Philippe Claudel comme avec certains autres (voir le Ps)? C’est peut-être la tension entre une débauche impressionnante de savoir-faire et un résultat qui semble académique jusqu’au pompier.
Les Âmes grises est de facture classique.
L’usage des temps, (imparfait, passé simple, passé composé et présent…) mériterait une mention spéciale « cas d’école » à livrer aux étudiants étrangers qui veulent comprendre les modes (« manière dont le verbe exprime le fait ») en français. Tout est correct, pas de surprise, pas d’écart, du non style en somme.
Le sujet n'est pas nouveau non plus : associer guerre de 14 et désillusion... Et le dégoût métaphysique est propre à saper les idéaux patriotiques… Et se placer dans le cœur d'un homme lambda, avec réalisme subjectif, étouffe toute grandeur (depuis le Waterloo de Fabrice del Dongo dans La Chartreuse de Parme)...

Claudel situe l’action dans une bourgade d'importance médiocre, proche du front, occupée à survivre petitement... c’est le paysage psychologique du narrateur, personnage fataliste, qui pataugea sa vie durant dans une eau de plus en plus sale...
C’est bien écrit, cliché, pas révolutionnaire, mais parfaitement cohérent.
Les phrases hachées figurent une humanité vidée qui avance en pilote automatique, c’est son grand truc et Pierre Jourde en ferait ses choux gras : à l’opposé de l’enthousiasme épique, il y a la petite musique claudicante de Philippe Claudel. L’esthétique de la grisaille mouillée, de la boue froide, très "guerre de 14", très "Tardi", l’humour en moins. Aucune distance en effet, on est loin des saveurs du roman noir. Ici, c'est l'insipide qu'on déguste, un brouet clair, une eau de cuisson tiède dans laquelle les faits les plus extraordinaires baignent mollement : meurtres, tortures, suicides, se fondent dans une fadeur qui reflète la conscience harassée du narrateur.
Pour rendre compte avec justesse de ce roman (mais j’ai la flemme), il faudrait dire un mot de la trame, même si je ne retiens que l’ambiance, car il s’y passe des choses, et un certain suspens pousse le lecteur à tourner les pages. Le meurtre d’une petite fille ravissante, le suicide d’une institutrice ravissante aussi, les soupçons qui pèsent sur un juge, le procès expéditif (avec torture) d’un déserteur… et tous ces destins parallèles, bien tracés, qui se rejoignent parfois de façon parfois troublantes, ou qui s’évitent, ou qui se manquent, reflètent très adroitement ce qu’est la vie entre hasard et destinée…
Si on a envie de s'installer confortablement dans son lit, bien calé dans un gros oreiller, et de prendre un bain de grisaille à domicile, on ne sera en aucun cas déçu.
« Plus tard, un médecin est venu, un militaire, harassé, crevé, au bout de lui-même ».
J’ai pris cette phrase au hasard. Elle est hachée n’est-ce pas ? Poussive, laborieuse comme la pensée du narrateur qui, plus tout à fait là, se suicidera après le point final.
Solidement construit, sans fausse note, ce roman a demandé à son auteur un gros travail de documentation. Minutieux, long, rigoureux, intelligent. Pas "génial", certes, mais "consistant". Pas de fulgurance, pas de jet, ici tout est pesé semble-t-il, peaufiné, le travail est là (un long travail de polissage), de la belle ouvrage, du point de Hongrie, on ne l’oublie à aucun moment.
En plus, Philippe Claudel a dû se projeter dans son anti-héros, et je veux bien croire qu’il l’ait habité intensément pour le faire vivre. Si bien qu’on peut juger de son oeuvre comme d’une performance d’acteur. Joue-t-il juste? On peut dire oui. Tout juste mais monotone. Un acteur qui n'aurait qu'un seul registre, je crois que ça peut donner un excellent téléfilm. D’ailleurs, film il y a eu, mais n’y suis pas allé.
Je dirais donc qu’on peut très bien tirer profit d’une lecture qui offre tout le confort possible, et qu’en somme, Claudel fait un beau roman gris un peu comme certains font de bons romans roses.
PS : la première fois que je me suis posé la question "pourquoi ce livre?" avec cette sorte de trouble, c'était pour Le Soleil des Scorta de Laurent Gaudé. Un livre comparable à celui de Claudel en fait : cliché, archi cliché, cette fois dans l'univers de la dure Sicile, son dénuement, son soleil implacable, ses haines de famille tenaces et tutti quanti. Pas de fausse note non plus, ça se lit, mais à quoi bon? Ce qui me troublait d'autant plus qu'il s'était vu décerné le prix Goncourt pour cet exercice de style qui pour être réussi, ne peut laisser la moindre trace dans l'histoire de la littérature de part son projet même... Mais finalement, ce qu'on retrouve ici et là, et je reviens à mon oreiller bien calé dans le dos, c'est un confort de chromo, de téléfilm à budget (TF1) où rien ne surprendra, où des codes entendus seront soigneusement cardés pour composer une belle tapisserie. Comme un parfum d'ambiance : sous-bois d'automne, bouquet de printemps, rude Sicile, grisaille guerre de 14 etc...

4 commentaires:

  1. Elle ne donne pas envie, ta critique, mais je ne comprends pas bien ce que tu n'as pas aimé : le style ou l'histoire ? Parce que de ce que tu en dis, le style semble adapté à l'histoire, lors pourquoi ces mots durs sur une "brume triste" ? Et c'est quoi cette manière de réécrire ce que les autres ont écrit ?

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  2. taquinade : tu veux nous plomber ce fragile été ?

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  3. Justement laisse le plombage aux intellectuels précaires que tu aimes tant brocarder :-)

    TF1neur tu es donc mur pour les Coeurs Brulés

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  4. quant a la tapisserie :-)
    de Gaudé en Claudel tu froleras bientôt les soubassements du Goetz

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